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A quand la vérité sur les chiffres du suicide au Maroc ?

A défaut d’un registre central, on ne dispose pas de statistiques et l’Intérieur n’a jamais communiqué les données en sa possession. 16% des Marocains auraient des tendances suicidaires, selon une enquête de la Santé, menée en 2007.

suicide au Maroc

Chaque jour, la presse nationale rapporte des cas de personnes qui préfèrent la mort à la vie et qui passent à l’acte. L’un des derniers suicides en date, relayé par la presse, remonte au vendredi 13 janvier. Un agent de la préfecture de police de Laâyoune s’est tiré une balle dans la poitrine. La raison de cet acte de désespoir ? Il faudra attendre les résultats de l’enquête de la police judiciaire pour la connaître. Mais de source policière, la victime, âgée de 35 ans, serait passée à l’ultime acte «pour des raisons purement familiales».

Durant le mois de mai 2011, en l’espace d’une semaine, huit cas de suicide ont été enregistrés et officiellement reconnus dans plusieurs villes du Maroc, dont deux à Agadir et deux à Al Hoceima.

On a également pu suivre à travers les médias les nombreuses tentatives d’immolation par le feu qui ont fait parfois des victimes. La dernière semaine du mois de novembre 2011, c’est un autre policier de la wilaya de Marrakech qui s’est tué par balle dans son domicile, au quartier Al Fadl. Aucune information officielle n’a été divulguée sur les circonstances de ce décès. On s’est contenté d’indiquer que l’homme, âgé de 38 ans, souffrait de troubles psychiques.

En avril dernier, c’est un officier de la police judiciaire de la ville de Khénifra, père de trois enfants, qui se donne la mort en se tirant une balle dans la tête avec son arme de service, pour, dit-on, «avoir perdu une importante somme au tiercé». Malaise dans la police ? «C’est un malaise dans toute la société, et les agents de police ne font pas exception. Seulement, leurs cas sont les plus médiatisés», nuance un des leurs, officier de son état.

Se tuer  par balle est, naturellement, le moyen le plus utilisé, en effet, par les personnes qui ont accès aux armes à feu. Les exemples de policiers qui mettent fin à leur vie existent, mais toutes les couches de la société, toutes professions confondues, peuvent être concernées : l’on connaît les tentatives de suicide par immolation par le feu qui ne se comptent plus dans les rangs des diplômés chômeurs, pour les raisons que l’on sait. L’on se rappelle aussi de la mort par suicide d’Abdelkrim El Hachemi, coordinateur des victimes de l’affaire «Annajat», dans la région de Tadla-Azilal, qui mit fin à sa vie par pendaison. De même, le cas d’Abderrahmane El Harti, chef-comptable à la CNSS, qui s’est donné la mort en 2005 suite à son départ de cette boîte, après avoir expliqué, dans une lettre, les difficultés financières qu’il traversait. Les jeunes ne sont pas épargnés, comme ce garçon de 15 ans du lycée Lyautey, et cet autre de 11 ans, dans la région du Gharb, qui ont ému l’opinion publique il y a quelques années. Même consternation, le 5 février 2009, quand Réda Laraki, un jeune collégien de 13 ans, du même lycée Lyautey, mit fin à ses jours. Le coup était si dur que sa famille et ses amis créèrent «Sourire de Reda», une ONG qui s’est donné pour mission de venir en aide aux jeunes en souffrance, contribuant à la prévention du phénomène suicidaire(*).

Le risque de suicide est plus fort chez les non-mariés, et les jeunes filles

Au Maroc, on ne dispose pas de statistiques officielles, en l’absence d’un registre central de décès par suicide. «C’est désolant et stupide»,  tonne le Pr Driss Moussaoui, chef du service psychiatrique au CHU Ibn Rochd. Le Maroc, à l’instar de tous les pays, ne fait pas exception et les cas de suicide existent bel et bien. Leur courbe serait-elle stable, en progression ou en diminution ces dernières années ? On ne peut le savoir, faute d’un document dûment certifié par les autorités et les services du ministère de la santé, censés éclairer l’opinion publique.

Or, «chaque fois que nous approchons le ministère de l’intérieur pour connaître ces chiffres, il nous répond que c’est top secret, mais nous savons que 16% de la population marocaine a des tendances suicidaires, si l’on se réfère à une enquête effectuée en 2007», précise le psychiatre. Le Pr Moussaoui se réfère à l’enquête effectuée cette année-là par le ministère de la santé, le Centre hospitalier universitaire Ibn Rochd à Casablanca, avec un financement de l’OMS, et qui a porté sur un échantillon de 5 600 personnes. Cette enquête a eu au moins le mérite de lever le voile sur un tabou en apportant de précieux renseignements sur ce phénomène. Elle révèle, entre autres, que le risque suicidaire chez les femmes (21%) est plus fort que chez les hommes (12%). Il est plus fort chez les non-mariés, les couples n’ayant pas pu avoir d’enfants, et chez les personnes souffrant de troubles psychiques. Quant aux jeunes filles, quand elles avalent des barbituriques pour tenter de se suicider, suite à un chagrin d’amour, un viol, une brouille familiale, ou à une grossesse non désirée, c’est plus pour lancer un appel au secours que pour mettre fin à leurs jours.

Les 16% susceptibles de passer à l’acte, dont parle l’enquête, ne tentent pas tous, bien entendu, de mettre fin à leur vie, «mais c’est un indice de souffrance : difficultés économiques, sociales, déceptions, décalage entre les attentes et la réalité…», estime le Pr Moussaoui.

Une chose est sûre, pour le plus ancien psychiatre marocain qui avait vu défiler depuis le début de sa carrière (en 1979) des dizaines de milliers de cas psychiatriques : bien que les suicides sont masqués en crimes non élucidés ou en accidents, parfois, suite à la pression de la famille, «des personnes glissent d’un balcon, périssent dans un accident de voiture, tombent dans un puits : accident ou tentative de suicide ? On ne sait pas. Comme pour cette femme et ses trois enfants écrasés il y a deux ans par un train. S’agit-il d’un suicide ou d’un accident ? On ne saura jamais.»

A quelques encablures du service psychiatrique du CHU Ibn Rochd, il y a le service des urgences du même CHU. Comme à l’accoutumée, il accueille, en ce mois de janvier 2012, ce jour-là son lot quotidien de blessés d’accidents de la voie publique, de rixes, mais aussi de défenestrés, de victimes d’empoisonnement, d’homicides et d’automutilés… Nous rencontrons un autre Dr Moussaoui, Mohammed, anesthésiste et réanimateur. D’emblée, à la question que nous lui posons sur le nombre de personnes qui tentent de se suicider et qui transitent par le service d’urgence, il nous répond sans hésitation : «Au moins une par jour, cela fait donc à peu près 365 tentatives par an». Peut-on avancer le même chiffre pour les autres services d’urgences des CHU des autres villes du Royaume (il y en a cinq) ? «Difficile de le faire car Casablanca est la plus grande ville du pays. De toute façon, les tentatives de suicide sont partout sous-déclarées au Maroc», répond l’anesthésiste-réanimateur.

La tentative de suicide est un délit puni par la loi

Mais il n’y a pas que les urgences des CHU et des hôpitaux publics, il faut compter aussi les cas qui transitent par les cliniques privées partout au Maroc. Cela dit, une tentative de suicide est un délit puni par la loi, et la police judiciaire se doit d’enquêter et de dresser un PV pour établir les tenants et les aboutissants d’un tel acte.

Et toutes ces tentatives de suicide déclarées, transitant par les urgences, ne sont pas forcément élucidées. «Nous recevons des comateux suite à un empoisonnement, mais nous n’arrivons pas à établir l’étiologie du coma pour savoir si c’est un empoisonnement voulu ou provoqué par une tierce personne. Même chose pour un accident de la voie publique ou une chute d’une hauteur élevée», remarque le Dr Moussaoui.

Toujours est-il que toute personne qui décède, dans la région de Casablanca, suite à un suicide est transférée obligatoirement, pour les besoins d’autopsie, au service de médecine légale du même CHU Ibn Rochd. C’est le Dr Hicham Benyaiche qui y est à l’œuvre. Là, aussi, on y reçoit des demandes d’autopsie sur des morts par suicide toutes les semaines, nous certifie le Dr Benyaiche, «car toute mort par suicide est suspecte par nature, et le procureur du Roi, par le biais d’une autopsie, veut établir la réalité des choses», explique-t-il.

Maintenant, quels sont les moyens utilisés pour tenter de se suicider ? Et pourquoi un tel acte de désespoir ? Le Dr Moussaoui, se référant à des thèses de doctorat soutenues sur le sujet, nous recense une panoplie de moyens. Il y a d’abord les intoxications médicamenteuses. Souvent des jeunes filles, pour une raison ou une autre, se rabattent sur la première boîte de médicament à leur portée et en avalent le contenu. «Ça pourrait être des antibiotiques, mais leur effet n’est pas aussi dangereux que d’avaler une boîte de doliprane ou de psychotropes. Les plus dangereux sont les cardiotropes. C’est pourquoi il faut toujours cacher les médicaments dans un lieu sûr, et détruire les non utilisés», exhorte le Dr Moussaoui.

Il y a ensuite les produits utilisés pour l’agriculture, les insecticides, les raticides ; l’ingestion des produits ménagers : eau de javel, acide… Il y a aussi la défenestration et les chutes de hauteurs élevées, «on a eu 10 cas de ce genre en 2011». Et puis il y a les automutilations et les armes à feu.

Qui tente de se suicider ? Les sujets jeunes autour de 30 ans, des jeunes filles désespérées, des chômeurs, des non mariés et des patients qui ont des problèmes psychiatriques. La même étude en 2007 avait recensé entre 40 à 70% de cas de suicide effectif émanant de personnes qui présentaient auparavant un syndrome dépressif. «La dépression est le plus grand facteur de risque de suicide», rappelle Driss Moussaoui (voir entretien ci-contre). Le taux de récidive est important : une personne sur quatre va faire une seconde tentative. Chose étrange : les mois de mars, avril et septembre, selon les cas transitant par les urgences de Casablanca, sont les périodes où il y a le plus de tentatives de suicide. Et ces tentatives ont souvent lieu l’après-midi ou le soir, et à domicile.

(*)Le premier élément du dispositif mis en place par «Sourire de Réda» est «Stop Silence», premier Espace d’Ecoute Anonyme par ch@t au Maroc, réservé aux jeunes exclusivement.

Driss Moussaoui : Quand il y a relâchement du lien social, le risque de suicide augmente et c’est ce qui est en train d’arriver au Maroc

Quand il y a relâchement du lien social, le risque de suicide augmente et c’est ce qui est en train d’arriver au Maroc

La Vie éco : On recense de plus en plus de cas de suicide, quelle en est la raison, selon vous ?

Il n’ya pas de statistiques officielles pour quantifier le mal, mais le malaise social devient important. Déjà en 1898, Emile Durkheim, qui, rappelons-le, n’est pas un médecin mais un spécialiste des sciences sociales, avait écrit un grand livre sur le suicide où il disait que quand il y a anomie, c’est-à-dire manque de liens sociaux, il y a facteur de risque pour le suicide, c’est exactement cela que nous avons trouvé à Casablanca, suite à l’une de nos enquêtes. Quand il y a relâchement du lien social, le risque de suicide est plus important. Et nous constatons qu’au Maroc les liens sociaux sont en train de se déliter, la solidarité familiale n’est plus ce qu’elle était.

Les malades mentaux sont plus exposés à ce risque, semble-t-il…

Bien entendu, en plus du fléchissement des liens sociaux et culturels, il y a le problème de la psychiatrie. La dépression est le plus grand facteur de risque de suicide. Mais il y a aussi la schizophrénie et le trouble bipolaire. 10% de schizophrènes passent à l’acte. Cela dit, on avance 1% de la population marocaine victime de cette maladie. Mais nous avons devant nous aussi les cas de personnes impulsives qui meurent suite au suicide : les jeunes et les ados en particulier. Nous savons également qu’il y a plus de tentatives de suicide chez les femmes que chez les hommes, mais plus de morts chez les hommes que chez les femmes. Les moyens pour tenter de se suicider chez ces dernières ne sont pas aussi violents et dangereux que chez les hommes.

Que faire alors pour réduire le nombre de suicides ?

L’un des moyens pour baisser le nombre de morts par suicide, de prévenir les tentatives de suicide, est de diagnostiquer la dépression et de la traiter à temps, c’est cette maladie qui en est la raison première. Dans l’étude faite en 2007, nous avons relevé 26,5% de dépressifs (plus d’une personne sur quatre). Par ailleurs, tous ceux qui ont tenté de se suicider devraient être examinés par un psychiatre, ce n’est pas le cas. Or, statistiquement, une personne sur 4 est capable de récidiver. On peut avoir des pensées de mort par suicide,  on peut avoir un plan suicidaire, comme on peut avoir une détermination suicidaire. Des cas aboutissent à la mort, d’autres non.

Jaouad Mdidech. La Vie éco

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