navigation

Des droits, un meilleur salaire… Le ras-le-bol des imams

Ils sont 46 000 et certains s’insurgent contre le contrôle excessif du ministère des affaires islamiques et dénoncent une situtation matérielle misérable. Il n’ont pas de loi spécifique, et ne bénéficient pas du statut de fonctionnaires.

Le ras-le-bol des imams

 

Une fronde d’imams ! Du jamais vu au Maroc. Le ras-le-bol de ce corps de métier religieux, connu plutôt par sa piété, sa docilité et son pacifisme, couve depuis quelques mois. Il a atteint son point culminant lundi 10 octobre lorsqu’une cinquantaine d’imams venus de plusieurs villes du pays est descendue dans la rue à Rabat pour manifester devant le Parlement. Que réclament-ils au juste ? «Liberté, dignité, justice et pleins droits», pouvait-on lire sur une banderole déployée lors de cette manifestation. Le même jour, une «Rabita nationale des mosquées du Maroc», non reconnue par l’Etat, adressa une missive au vitriol au ministre de tutelle Ahmed Taoufik au nom des imams, prêcheurs et muezzins, pour stigmatiser «la politique de privation adoptée par le ministère à [notre] égard. Cette politique est une bombe à retardement aux conséquences désastreuses si elle explose», avertit sans ambages la missive.

En résumé, les imams s’insurgent contre la marginalisation et le mépris dont ils sont victimes, même «de la part des médias nationaux», accuse Abdelaziz Kharbouch, imam depuis 1998 à la mosquée Ali Bnou Abi Talib à Agadir et secrétaire général de la Rabita. 

L’imam en question fait allusion ici à un reportage programmé en août 2011 sur Medi 1 Sat concernant la situation des imams des mosquées mais qui a été annulé à la dernière minute, selon lui, «sous la pression de personnalités influentes».

Mais que réclament-ils au juste ? Les doléances des imams, prêcheurs et muezzins ont trait à trois domaines : plus de liberté d’action dans leur travail au sein des mosquées au lieu du «strict contrôle imposé sur [nos] prêches du vendredi» ; une revalorisation de leurs salaires, et une loi encadrant la profession comme c’est le cas dans d’autres secteurs, voire leur intégration dans la fonction publique. «Les moqaddems et les chioukhs des arrondissements l’ont été après un long combat, les greffiers secrétaires des tribunaux ont eu le statut qu’ils réclamaient et une importante augmentation de salaire, pourquoi pas nous ?», s’indigne un imam de mosquée à Rabat.

«Même le personnel domestique, (chauffeurs, femmes de ménage, jardiniers et gardiens) est mieux considéré que nous, grâce à une loi lui garantissant un minimum de droits», renchérit un autre imam, faisant ainsi allusion au projet de loi sur le personnel domestique adopté récemment en conseil de gouvernement.

 

Les imams perçoivent actuellement entre 800 et 1 200 DH par mois, le khatib 400 DH et le muezzin 500 DH

C’est dire que le printemps arabe n’a pas épargné le Maroc en cette année 2011 : une réforme constitutionnelle, des élections législatives anticipées, le mouvement 20 Février, et maintenant le personnel des mosquées qui monte au créneau pour réclamer plus de droits.

Force est de reconnaître, au delà de la légitimité, du bien-fondé ou non du mouvement qu’ils ont créé pour améliorer leur situation, imams, khatib (prêcheurs) et muezzins constituent une catégorie de métier spéciale, de par le rôle religieux qu’elle joue au sein de la communauté des musulmans qui fréquentent les mosquées, dans la cité, et de par le rôle d’éducation et d’alphabétisation qu’ils accomplissent, surtout dans le monde rural.

Le rôle de l’imam n’est pas uniquement religieux dans la campagne, nuance un autre imam appartenant à la Rabita nationale, il est aussi éminemment social : «Nous sommes présents dans le lavage rituel du corps lors des décès, les enterrements, les mariages, les circoncisions, et nous sommes même consultés pour donner notre avis sur des affaires personnelles».

Une distinction à faire d’abord entre l’imam et le khatib : le premier est celui qui guide les cinq prières quotidiennes dans les mosquées, le second est celui qui prononce le prêche du vendredi. Le nombre des imams est actuellement de 46 000, selon les chiffres fournis par le ministère des habous et des affaires islamiques. Ils seraient quelque 80 000 entre prêcheurs et muezzins, dont 50 000 imams, selon la Rabita nationale.

«En général, l’imam dans les mosquées rurales fait office de prêcheur le vendredi. Imam ou khatib doit faire preuve de moralité, de compétences et de savoir en matière religieuse. C’est le conseil des oulémas local qui lui donne l’accréditation pour officier, et c’est son seul diplôme. Idem pour le muezzin», clarifie Abdelaziz Driouch, directeur des mosquées au ministère de tutelle. Une autre clarification à faire : il y a les imams qui sont totalement pris en charge par le ministère, avec un salaire mensuel de 1 100 DH, auxquels il faut ajouter une augmentation de 300 DH à partir de 2012 ; et il y a ceux qui ne dépendent pas du ministère mais de mécènes, d’associations de mosquées et de «charte» (condition ou pacte) pour ceux qui dépendent de la jamaâ. Ils perçoivent 800 DH par mois, en plus des 300 DH annoncés pour 2012. Cette rétribution du ministère concernant ces derniers s’ajoute (et ce, depuis 2003), selon M. Drouich, à ce qu’ils perçoivent des mécènes et des associations qui ont construit les mosquées dont ils dépendent. Car l’Etat, rappelons-le, même s’il est le principal bâtisseur des mosquées, laisse encore la liberté aux mouhsinines (mécènes) d’en construire aussi et de prendre en charge le personnel.

L’Etat réalise annuellement une moyenne de 50 mosquées, et le nombre total des mosquées où a lieu le prêche du vendredi est estimé à 18 700.

Par ailleurs, il est de notoriété publique qu’imams et prêcheurs, qui ne sont certes pas des fonctionnaires de l’Etat, ne comptent pas uniquement sur les émoluments en contre-partie de leur office dans les mosquées pour gagner leur vie. 

Nombre de prêcheurs sont des enseignants de l’Etat, et nombre d’imams tiennent de petits commerces pour joindre les deux bouts. Une chose est sûre, la fonctionnarisation des imams n’est pas actuellement dans le calendrier du gouvernement (l’actuel du moins). «Notre pays ne veut pas que l’édification des mosquées, leur gestion et leur fonctionnement soient, comme l’ont fait l’Algérie et la Tunisie, l’apanage de l’Etat. Au Maroc, on a toujours voulu laisser la liberté aux associations et aux mécènes de le faire également. Et les prédicateurs au Maroc, contrairement à une idée répandue, ne reçoivent pas du ministère le discours du prêche du vendredi, excepté lors de rares occasions à portée nationale», rectifie le directeur des mosquées au ministère des affaires islamiques.

Bien entendu, le corps des imams n’est pas homogène, «et il serait normal, voire souhaitable, que l’Etat intervienne étroitement en matière de prêches du vendredi, pour éviter l’influence des idées fondamentalistes au sein des mosquées», commente cet observateur averti. Une autre chose est sûre, côté rémunération : les 46 000 imams recensés par le ministère bénéficieront à partir de 2012 d’une augmentation de 300 DH, ce qui va coûter à l’Etat la bagatelle de 451 MDH. Sans parler de l’enveloppe budgétaire attribuée à l’investissement et au fonctionnement des mosquées qui s’est élevée pour l’année 2011 à 1,6 milliard de DH, au moment où elle ne dépassait pas 176 MDH en 2003, ce qui est «un effort énorme déployé par l’Etat dans ce secteur», se félicite M. Driouch (voir tableaux).

 

Un imam touche 13 000 DH aux Emirats Arabes Unis et 15 000 DH en Turquie

«C’est de la poudre aux yeux», qualifie M.S., imam de mosquée dans l’ancienne médina de Casablanca. Et M. Kharbouch de comparer entre les imams du Maroc, côté rémunération, et ceux dans d’autres pays musulmans : «Que valent nos 800 DH devant les 13 000 DH que perçoit l’imam aux Emirats Arabes Unis, et qui a droit en outre à un congé annuel, ou les 15 000 DH que touche l’imam en Turquie avec une pension de retraite de 10 000 DH. De même nous ne comprenons pas pourquoi un président du Conseil des oulémas, qui, de surcroît, est professeur universitaire, vient faire le prêche dans la mosquée le vendredi, et toucher les 400 DH que l’Etat alloue pour chaque prêche».  

Mais ce n’est pas seulement la rémunération, jugée «misérable», qui scandalise nos imams, c’est aussi l’absence de dialogue avec le ministère pour tout ce qui touche aux affaires de la mosquée, l’absence d’une loi qui réglemente clairement la profession garantissant les pleins droits des personnes qui l’exercent, au même titre que tous les autres salariés du pays.

«Au-delà de la fonction qu’ils occupent, ces gens sont aussi des citoyens, et leur rôle dans la société est même nécessaire. Il faut leur accorder un meilleur traitement : un salaire respectable, des indemnités, une mutuelle, une retraite, un congé…Or ils exercent leur fonction dans le flou total. Un imam peut à n’importe quel moment être démis de ses fonctions par simple décision d’un délégué régional du ministère, d’un caïd ou d’un pacha», se plaint Khalid Cherkaoui Semmouni, président du Centre marocain des droits de l’homme (CMDH).

Des droits, un meilleur salaire... Le ras-le-bol des imams budget-des-mosqu%C3%A9es-%282011-11-04%29 r%C3%A9mun%C3%A9ration-des-imams-%282011-11-04%29

Formation : Depuis 2005, 150 imams et 50 mourchidates sont formés chaque année

Pour devenir imam, le postulant devait subir par le passé une formation en sciences religieuses dans les écoles traditionnelles (mosquée ou établissement scolaire). C’était le Cheikh (maître, professeur), qui avait inculqué ce savoir religieux, qui donnait accréditation à une personne pour devenir imam ou khatib dans une mosquée.

Depuis 2005, le ministère des habous et des affaires islamiques a ouvert des sessions de formation à 150 imams et 50 mourchidates chaque année. Cette formation est ouverte aux titulaires d’une licence ; on jette là pour la première fois le jalon de la qualification des imams et des prêcheurs d’une façon moderne. La durée de formation est d’une année, et les candidats qui réussissent le cycle de formation sont recrutés par contrat et perçoivent un salaire équivalent aux traitements d’un fonctionnaire échelle 10. En 2011, on est à la septième promotion.

Outre cette formation, un programme de mise à niveau des imams dans le cadre de «Mithaq Al-Oulamae» a été lancé à partir de 2009. A nos jours, 42 000 imams en auraient bénéficié, et le coût global de ce recyclage a coûté à l’Etat 114 MDH, selon ule ministère des affaires islamiques.

Jaouad Mdidech. La Vie éco

Commentaires»

pas encore de commentaires

Laisser un commentaire

kabylesnet |
John Cena |
RCD-TIMIZART |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Une plume et de l'encre
| Actualités du Maroc et du m...
| Burkina