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Familles recomposées : le principal écueil reste les enfants

Des milliers de Marocains refont leur vie après un premier mariage, par peur de vieillir seul, ou par peur du regard inquisiteur de la société. Les hommes sont plus favorisés que les femmes pour refonder une famille.

Familles recomposées

Refaire sa vie, refonder une nouvelle famille après un premier mariage ? Dur, difficile à vivre mais pas rare. On se remarie «par peur de la solitude, peur de vieillir seul, par besoin d’avoir une sexualité stable, ou tout simplement sur un coup de foudre», explique Amal Chabach, sexologue et psychothérapeute du couple. Mais il y a aussi, ajoute-t-elle, «la peur du regard négatif de la société, le désir de reconstruire une famille et d’avoir des enfants, ou encore par besoin d’améliorer ses entrées financières».

Soufiane D., 58 ans, a quitté sa première femme pour incompatibilité d’humeur. De cette première union avec Nadia est née une fille, Salma, que lui ne désirait pas. C’est d’ailleurs cette naissance qui a précipité la rupture. Nadia n’a pas digéré que ce dernier la quitte alors qu’elle était encore en couches.

Moins d’une année après leur séparation, chacun a refait sa vie, recomposé une nouvelle famille, mais les rancunes sont toujours vivaces. Soufiane a rencontré Fatima, une jolie femme, indépendante financièrement, et plus jeune que lui de dix ans. Seul hic, elle avait déjà un enfant, Nouha, 6 ans, née d’un premier mariage. Le nouveau mari accepte sa belle-fille sans trop de conditions, du moins en apparence. Deux ans après, cette famille recomposée s’agrandit avec la naissance d’un garçon. «Je voulais absolument réussir mon second mariage, après avoir été très déçue par le premier époux. Mais j’avais peur que mon nouveau mari n’accepte pas ma fille. Heureusement, il n’y a pas eu de problème. Mais au fil du temps, leurs relations s’étaient bien détériorées. J’avoue que Nouha ne s’est jamais remise de mon divorce, elle est capricieuse et très complexée, et son beau-père ne l’a pas aidée non plus à s’en sortir pour s’épanouir. Toute son attention et son amour se sont portés sur son fils, né de notre mariage», raconte, dépitée, Fatima. Quinze ans après, cette famille recomposée, malgré les soubresauts inhérents à toute vie de couple, tient toujours le coup. Néanmoins, il faut souligner que le beau-père, à force de vouloir exercer trop d’autorité sur la fille, a fini par rendre les relations de plus en plus compliquées. Cette dernière, déjà traumatisée par la séparation de ses parents, accepte mal l’autorité excessive d’un père qui n’est pas le sien. «Elle cherchait l’amour auprès d’un nouveau père qui ne répondait pas», se désole Fatima.

De fait, les familles recomposées étant fondées sur la séparation du couple, cette séparation a inévitablement un impact sur la vie du nouveau foyer, et sur les enfants nés du premier mariage. Le comportement du nouveau parent est déterminant. Le plus compliqué, confirme Amal Chabach, «est le positionnement du nouveau parent dans la nouvelle famille recomposée, c’est-à-dire, le beau-père ou la belle-mère. Un travail relationnel est à mettre en place pour ne pas créer des tensions inutiles avec les enfants du partenaire ou avec le partenaire lui-même à cause de son ex-partenaire, par exemple…». C’est dire que l’enfant d’un parent divorcé qui fonde une nouvelle famille, «reste toujours marqué par la première expérience familiale de ce parent», corrobore Bouchaïb Karoumi, pédopsychiatre. «Son équilibre et son salut dépendent largement de la personnalité de ce parent. Ça dépend aussi de l’âge de l’enfant. S’il est encore en bas âge, ça ira mieux, si c’est un adolescent, c’est plus difficile. Ce dernier acceptera difficilement le beau-parent. Une bonne préparation psychologique de l’enfant avant de se lancer dans un nouveau mariage est nécessaire», conclut-il.

La femme a de plein droit la garde de l’enfant jusqu’à ses 15 ans, selon le code de la famille

Que devient Nadia, la première épouse de Soufiane ? Elle aussi s’est remariée avec un homme, divorcé, de son âge. Salma, sa petite fille d’un an, vit avec elle et son nouveau conjoint. Rappelons que la femme divorcée a, de plein droit, la garde de l’enfant, du moins jusqu’à l’âge de 15 ans, selon le nouveau Code de la famille.

Cette deuxième famille recomposée a eu une seconde fille, et le couple poursuit son bonhomme de chemin, tant bien que mal. La petite Salma a une relation plutôt affectueuse avec son beau-père, elle a bien évolué, mais elle a traîné comme un boulet les effets délétères des rancunes accumulées depuis le divorce de ses parents biologiques. Ces derniers ont refait leur vie, chacun de son côté, mais la petite est restée l’otage de cette relation conflictuelle. La mère, n’ayant jamais accepté que son ex-époux la quitte alors qu’elle venait d’accoucher, lui tiendra la dragée haute, utilisant leur fille comme instrument de vengeance, en lui refusant, malgré la loi, le droit de visite. Ce qui est très dur pour le père, et c’est aussi la pire punition infligée à un enfant.

Le problème qui se pose pour une famille recomposée est justement celui des enfants nés d’un premier mariage, et de savoir comment rebâtir une famille avec des beaux-enfants. Mais ce n’est pas le seul. Il reste tout de même deux autres questions tout aussi importantes : comment garder de bonnes relations avec les anciens conjoints, «pour le bien des petits» ? Et ces personnes qui ont divorcé et refondé un nouveau foyer sont-elles vraiment heureuses avec leurs nouveaux partenaires ?

Autre témoignage d’une famille recomposée qui a réussi l’essentiel : le bonheur et la stabilité. Mais il faut dire qu’elle avait un atout car les enfants nés du premier mariage étaient bien assez grands avant la séparation des parents et la recomposition de la nouvelle famille.

Abdeslam A. se remarie après 20 ans d’union avec son ex-épouse. De cette union sont nés trois beaux-enfants, une fille et deux garçons. «Les scènes de ménage se multipliaient à mesure que les années passaient. Notre séparation a eu lieu en mars 1996, j’avais alors 45 ans, et elle 42. Notre fille et notre garçon étaient déjà partis à l’étranger pour leurs études». Le benjamin, 16 ans, est allé vivre avec son père et sa nouvelle épouse, à Berrechid, où il a ouvert un commerce. La nouvelle épouse, plus jeune que Abdeslam de 20 ans, a adopté le garçon comme si c’était son propre fils. Le couple aura trois autres enfants. C’est elle qui tenait à en avoir.

«J’avoue, avec le recul, que je suis un homme comblé dans ma famille recomposée. Mon ex est partie en Europe rejoindre notre fille aînée, elle aussi s’est remariée avec un Européen. Et la vie continue», lâche, sans regrets, Abdeslam, sexagénaire. Ses relations avec son ex-femme, et avec ses enfants du premier mariage, sont restées respectueuses. C’est surtout le benjamin qui a accusé le coup au début, le divorce de ses parents et le remariage de son père l’ont déstabilisé quelque temps, mais sans plus. Sa belle-mère, le temps qu’il parte aussi faire sa vie, a été pour lui une grande consolatrice. C’est dire que la réussite et le bonheur d’une famille recomposée dépendent de plusieurs paramètres, dont l’attitude des conjoints de la famille recomposée à l’égard des enfants du premier mariage.

En France, 1,2 million d’enfants de moins de 18 ans vivent dans une famille recomposée

Cela dit, si l’on connaît plus ou moins les raisons des divorces (selon une enquête menée par le ministère de la justice au début des années 2000, on a évoqué le problème du logement, le refus du mari d’entretenir l’épouse et les enfants, l’intervention de la famille dans la vie du couple, les mauvais traitements, l’infidélité, la maladie, la stérilité et l’abus d’alcool), l’on connaît peu de choses sur les familles recomposées, et sur le nombre d’enfants vivant dans ces familles, en l’absence d’une enquête sur le sujet.

En France, où la famille recomposée est devenue une norme, vu l’accélération des divorces et des séparations, le nombre d’enfants parfois mineurs vivant dans une famille recomposée atteint 1,2 million, soit 9% de la tranche d’âge, selon une étude de l’INSEE, réalisée en 2006.

Au Maroc une chose est sûre : les hommes sont plus favorisés que les femmes pour refonder une famille après un divorce ou un décès et la société ne les blâme pas outre mesure. Une femme divorcée, avec un ou deux enfants sur les bras, a encore moins de chance de trouver un nouveau conjoint. La société marocaine (à travers les familles), affirme Amal Chabach, «préfère les remariages après un divorce, mais elle juge négativement une femme qui se remarie alors qu’elle a encore des enfants en bas âge et encourage l’homme à se remarier pour qu’il trouve une autre partenaire qui s’occupe de lui et de ses enfants éventuellement». Quand la femme est encore jeune, belle et indépendante financièrement, à la limite les convoitises masculines ne manqueront pas, même si elle est déjà mère avec enfant(s) à sa charge.

Questions à : : Amal Chabach, Sexologue et psychothérapeute du couple

Amal Chabach, Sexologue et psychothérapeute du couple

La Vie éco : D’après vote expérience, pouvez-vous nous parler des raisons qui poussent les couples à divorcer et à refaire leur vie ?

D’abord, il faudrait séparer deux volets bien distincts : les raisons du divorce et les motifs du remariage. C’est vrai que dans certains cas, le motif du divorce est la rencontre d’un nouveau partenaire dont on tombe amoureux, et donc c’est un remariage en objectif, mais ce n’est pas automatique. Au regard de mes 10 ans de pratique, les deux plus grandes raisons du divorce sont d’ordre financier et les problèmes sexuels. Cela dit, d’après mes consultations, de plus en plus d’hommes se remarient pour créer un deuxième foyer. Les raisons sont essentiellement pour avoir des enfants (la première épouse étant stérile), une insatisfaction sexuelle de l’homme, ou une mésentente conjugale que l’homme «rééquilibre» en fuyant, en créant un nouveau foyer.

Le niveau économique, social et intellectuel favorise ou défavorise-t-il cette recomposition ?

Le niveau économique favorise certainement le remariage (surtout un 2e mariage, en gardant le premier) car les dépenses seront doublées comme nous pouvons l’imaginer, surtout si les partenaires ne travaillent pas, ou si elles n’appartiennent pas à des familles aisées. Le niveau intellectuel, et surtout l’intelligence émotionnelle et relationnelle, jouent un rôle primordial pour savoir gérer les familles réciproques, et les enfants du premier mariage.

Y a-t-il un âge où la femme et l’homme se posent des questions, et décident de se séparer et de refaire chacun sa vie?

La quarantaine est un âge «critique» pendant lequel hommes ou femmes font inconsciemment ou consciemment «le bilan de leur vie» et se disent qu’ils n’ont plus de temps à perdre avec un partenaire qui ne leur convient plus, et s’il y a un changement à faire c’est maintenant, avant d’entamer la décennie qui les rapproche de la cinquantaine. S’ils ne font pas attention, ils deviennent rapidement «intolérants», tant dans leurs vies professionnelles que personnelles.

Les hommes seraient-ils plus favorisés que les femmes dans le remariage ?

Nous vivons dans une société où fréquemment l’une des qualités requises pour une jeune mariée est «sa jeunesse», et pour l’homme c’est «sa réussite financière». Effectivement, l’homme est plus favorisé que la femme.
En outre, d’un premier divorce, la garde des enfants est en principe donnée à la mère, donc celle-ci a plus de responsabilités et moins de temps et de désir «à faire rentrer dans la maison un étranger qui aurait un ascendant sur ses enfants». Donc, en général, la femme «se sacrifie» pour les élever.

Une idée sur les familles recomposées au Maroc, et dans le monde arabe?

Aujourd’hui, les couples ont conscience de l’importance du bonheur à deux, parfois ils le recherchent désespérément, en divorçant et en se remariant, mais ce dont ils ne sont pas conscients c’est que le problème relationnel, sexuel ou autre qu’ils avaient avec leur premier partenaire, ils l’auront très probablement avec le 2e ou même le 3e partenaire, sauf s’ils font un travail sur eux-mêmes pour exorciser les démons de leur passé en termes de croyances, d’éducation, de souffrance non assimilée…

Jaouad Mdidech. La Vie éco

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